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Coralie Bijasson

This interview was originally published in French. Read the English translation.

Dans cet entretien, Coralie Bijasson raconte sa reconversion du prêt-à-porter vers la couture maison, en passant par des livres de couture. Elle parle de sa vision pour ses patrons de créer des modèles durables et intemporels, du défi que représentent les réseaux sociaux pour les auto-entrepreneurs, de l’évolution de la communauté couture en ligne, et de son envie actuelle de retrouver un rythme moins effréné après une année bien remplie.

Qu’est-ce qui t’a poussée à lancer ta propre entreprise ?

Alors moi, c’est une reconversion professionnelle. À la base, j’ai fait des études de commerce et de marketing. J’ai travaillé dans le prêt-à-porter pendant dix ans. J’étais responsable de collection pour une chaîne de magasins qui s’appelait 1-2-3, aujourd’hui renommée Maison 1-2-3.

J’ai repris des études de modéliste. Quand je suis sortie de l’école, Hachette m’a proposé de faire un livre. C’est ainsi que je suis rentrée dans la couture et le loisir créatif: par les livres. J’ai écrit trois livres avant de lancer ma marque de patrons. Et là, j’en suis à une quinzaine, en parallèle de ma marque, dont une dizaine en seule auteure. Le reste, ce sont des compilations, c’est aussi une histoire de marketing pour les éditeurs. Si on tape mon nom sur Amazon, il y en a une quinzaine de livres qui ressortent.

Et bien sûr, les livres étaient signés à mon nom. Au départ, j’ai essayé d’avoir un autre nom pour ma marque de patrons parce que ça m’embêtait que ce soit sur mon nom. Mais les clients ne comprenaient pas du tout. Trop de flou entre les livres et la marque. J’ai peut-être persévéré trop longtemps à avoir deux noms : les gens ne faisaient pas du tout l’association.

Donc j’ai simplifié : tout s’appelle Coralie Bijasson. Je suis toujours propriétaire de mon ancienne marque, mais je ne l’utilise plus.

Quelles sont tes parties préférées, et celles que tu redoutes le plus dans la gestion d’entreprise ?

Évidemment, la création. On ne rentre pas là-dedans sans vouloir être créatif. Le tissu, la recherche de la forme idéale.

Moi, je fais des vêtements que je porte. C’est vraiment mon goût à moi. Je ne cherche pas forcément à être dans une tendance. Je fais toute la garde-robe féminine prêt-à-porter. Mais pas de sous-vêtements, pas de maillots de bain … Je veux une mode intemporelle, féminine.

Il y a encore des vêtements que j’ai faits au début, en 2014, que je porte aujourd’hui, et je suis ravie de les porter. J’aime vraiment l’idée de quelque chose qui perdure. Il y a beaucoup de basiques qu’on peut s’approprier en fonction des tissus. Beaucoup de mes patrons sont pour du quotidien, parce que c’est ce que les gens veulent et portent. Mais il y a aussi des choses plus pointues, plus difficiles, et plus formelles. Certains modèles peuvent aussi être déclinés pour des occasions particulières. Par exemple, j’ai créé quelques robes qui peuvent être plutôt mariées ou soirées.

Ce qui me plaît le moins: Les réseaux sociaux. Le fait de devoir toujours être là, de devoir raconter ce qu’on a mangé au petit-déj, au déjeuner, … Ça je n’y arrive vraiment pas.

J’ai 50 ans, je ne suis pas née avec les réseaux sociaux. Quand j’étais salariée, il y avait un mur entre la vie professionnelle et la vie personnelle. Maintenant, en tant que travailleuse indépendante, avec une toute petite entreprise, cette barrière est difficile à maintenir. Et bien sûr, les réseaux sociaux font tout pour qu’on ne la maintienne plus.

Et puis, je travaille souvent toute seule. Par périodes, j’ai eu des apprentis ou des community managers, mais là en ce moment je n’ai personne. Produire tous les jours du nouveau contenu, je trouve ça hyper frustrant. Avant, j’avais l’impression d’exister plus facilement sur les réseaux. Là, on fait un post, il ne se passe rien, ou beaucoup moins de likes, de questions, d’interactions. 

La communauté couture s’est aussi énormément développée. Le nombre d’acteurs, de marques de patrons, a beaucoup augmenté. Aux dernières Créations & Savoir-faire, on était plus d’une trentaine à vendre des patrons. Il y a dix ans, à mon premier CSF, on était cinq ou six seulement. On est de plus en plus nombreux, et pour arriver à ce qu’on nous voie sur les réseaux sociaux, il faut y consacrer beaucoup de temps. Sauf que je n’ai pas envie. Je n’aime pas, donc je ne fais pas ce que je n’aime pas.

Et puis la plupart des gens sont très sympas, mais, derrière leur ordinateur, il y a certaines personnes qui le sont moins. On donne beaucoup de nous, on se met en scène, on raconte des histoires, et certaines personnes nous parlent parfois comme si on était des IA. Ça déshumanise. 

Quels sont tes magasins et tes merceries préférés ?

En mercerie, à Paris, on a la chance d’avoir des boutiques avec énormément de choix. Je vais souvent dans les mêmes : la Mercerie de Charonne et Fil 2000. C’est une caverne d’Ali Baba, à des prix défiant toute concurrence, ou en tout cas qui me vont. Je couds à peu près 150 à 200 modèles par an. Je fais aussi des modèles pour différentes morphologies. Il y en a beaucoup que je donne à des associations. Donc le budget mercerie est élevé!

J’ai du mal à acheter en ligne. Je fais un métier tactile. Le modélisme, ça se modèle. C’est comme faire un gâteau : ça se fait avec les mains. J’ai besoin de toucher les matières.

Aujourd’hui, j’ai la chance d’avoir beaucoup de partenaires qui me donnent du tissu. J’en achète encore un peu, mais la majorité on me les donne. Au départ, j’allais dans des marques pas trop chères, parce que venant de l’industrie, j’avais un référentiel de prix complètement biaisé. Dans l’industrie, les prix n’ont rien à voir. Quand j’ai commencé à coudre, je me disais : ce n’est pas possible, le prix des matières !

Je vais beaucoup aux Coupons de Saint-Pierre : rapport qualité-prix très bien. À Paris, il y a aussi Bennytex, My Little Coupon… Au début, j’allais beaucoup chez Sacré Coupon. Mes premiers livres, c’était que des tissus Sacré Coupon. Ils ont été parmi les premiers à faire du upcycling avec des tissus de grandes marques. Ils ont de très beaux lainages, mais c’est un petit budget. Si je couds un modèle pour moi, alors j’achète chez eux. Je me l’offre!

Est-ce que tu as d’autres créateurs que tu admires ?

J’essaie de ne pas trop regarder. Ils font partie de mon fil Instagram, c’est obligé, mais si on regarde trop, c’est castrateur.

Avant, je travaillais six mois à l’avance, je sortais un modèle par mois, le premier du mois. Je l’ai arrêté depuis environ un an, parce que c’est un rythme d’enfer. Et quand tu as un produit prêt à sortir dans deux mois, et que quelqu’un sort quelque chose qui s’en rapproche, c’est tellement frustrant. Mais il faut s’y attendre puisque forcément, on travaille tous dans l’air du temps. Malheureusement, le travail est déjà fait, payé, donc tu ne vas pas l’abandonner.

Donc je regarde, mais de loin.

Quand j’ai commencé, on n’était pas nombreux : il y avait Atelier Scämmit qui travaillait bien, Maison Fauve a commencé en même temps que moi. Après, je travaille avec des revendeurs, donc j’ai des retours : certaines marques ressortent souvent sur la qualité, la technicité, le fait que les patrons apprennent des choses. Je pense que les gens veulent faire quelque chose de personnel, y consacrer de l’énergie, mais ils veulent aussi que ce soit éducatif, apprendre quelque chose, se mettre un challenge un peu plus haut à chaque fois.

Aurais-tu des conseils pour quelqu’un qui voudrait ouvrir son entreprise de patrons ?

Il ne faut pas venir! On est tellement nombreux, le marché est complètement saturé. Je ne connais pas le marché américain, mais en France, au dernier salon, on était tellement nombreux. Pour faire son trou quand on se lance, ça doit être très difficile maintenant.

Qu’est-ce qui t’excite le plus en ce moment, ou qu’est-ce que tu attends avec le plus d’envie pour la suite ?

J’aimerais retrouver une sérénité. Je me suis mis trop de pression. L’année dernière, j’ai sorti un livre avec 18 modèles, plus mes 12 modèles de collection, plus le reste. Comme il y a beaucoup de concurrence, sortir un modèle demande aussi beaucoup plus de choses qu’avant.

Les gens veulent voir sur différentes tailles. Maintenant, j’essaie d’illustrer chaque modèle sur des morphologies différentes, d’avoir des déclinaisons pour que les gens puissent s’identifier. Quand je sors un modèle, je l’ai monté une dizaine de fois.

C’est pour ça que j’ai arrêté de sortir un modèle par mois : je veux retrouver la sérénité. J’étais dans une course effrénée, toujours plus, plus, plus. Et je commençais à perdre le plaisir, alors que c’est un métier passion. Ça n’a pas de sens.

Mon but cette année, c’est retrouver un bon équilibre : passion, satisfaction de la clientèle, quelque chose de paisible.